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Publications / Corps entre Éros et Thanatos
papers · 2026-06-06

Corps entre Éros et Thanatos

l'indicible dans l'art de Kat Bové, par Em. Prof. Freddy Decreus
Traduction IA
Corps entre Éros et Thanatos

La chercheuse britannique Caroline Criado Perez a publié en 2019 « Femmes invisibles », un ouvrage depuis traduit en de nombreuses langues. Elle y montre combien notre connaissance des corps et des esprits demeure encore majoritairement façonnée par des perspectives masculines. Aujourd'hui encore, dans l'industrie pharmaceutique, l'homme est considéré comme le patient standard, plus stable, dit-on, moins sujet aux fluctuations hormonales. D'où un sous-financement structurel de la recherche. On pourrait le penser : si l'endométriose touchait les hommes, le problème serait résolu depuis longtemps.

C'est dans ce champ de forces que je veux situer l'œuvre de Kat Bové (°1984) : un champ de cadrage, de cadres visibles et invisibles qui orientent nos pensées et nos actes. Une vision du monde occidentale, patriarcale et économique qui discipline les corps et les esprits (Foucault). Ainsi la femme fut-elle pensée comme l'Autre absolue, complexe, obscure, insaisissable. Dans la langue même, elle prenait difficilement forme, de nombreux métiers n'ayant toujours pas d'équivalent féminin. Dans la religion judéo-chrétienne, elle fut soigneusement mise de côté, sous-estimée, tenue pour coupable. « Si Dieu est masculin, alors l'homme est Dieu », écrivait Mary Daly. Ainsi la femme fut-elle assignée à l'ambiguïté, au péché, et reçut de manière permanente la seconde place.

Ici commence l'histoire de Kat Bové, ici débutent son action et sa réaction. Cela commence bien, quand on lit sur ses œuvres : « Krijg toch allemaal de kleure, val voor mijn part allemaal rood », ou encore « Fük yü, ik doe toch mijn güsting ».

Telle une Salomé mythique, elle présente fièrement la tête tranchée de Jean-Baptiste. Une image iconique d'une femme qui refuse la passivité, qui ne veut plus être seulement le miroir des projections masculines. Dans son œuvre, Salomé incarne la peur et le désir que suscite la sexualité féminine : une figure de transgression qui révèle que l'ordre existant n'est pas une loi naturelle, mais une construction. Dans le triptyque central de « Minsterwood », la grandiose exposition de Wayn Traub à la River City Gallery de Bangkok (janvier-mars 2026), elle apparaît au sommet du retable, triomphante, la tête baignée d'un halo doré, la main posée sur l'épée.

Depuis un corps libéré, elle passe à la contre-attaque. Sa pratique est à la fois autobiographique et historico-artistique. Humour et mélancolie se croisent sans cesse et dessinent un parcours sans nom où vulnérabilité et intimité, douleur et guérison se heurtent et fusionnent. C'est pourquoi elle nous invite dans son propre espace liminal, un seuil mouvant où tabou, interdit et désir se touchent.

Son ton est inoubliable : irrévérencieux, rebelle, brûlant. Sous nos yeux naît une nouvelle mythologie, avec d'anciens cadres qui éclatent et de nouveaux qui fascinent et font frissonner. Il devient urgent de penser autrement, de rêver à nouveau de mondes restés trop longtemps fermés.

Depuis 2022, par un regard quotidien sur elle-même, les masques sont tombés. Sur Instagram, les couches de vernis social se sont dissoutes, exposées au regard étonné du monde. Depuis, Kat existe artistiquement « en direct », dans une exposition de soi permanente : une performance intime qu'elle appelle « Kat-alogus », non un journal, mais un lieu de révélation, un espace intérieur où elle habite.

« Give me a sketchbook to live in » : ainsi s'ouvre et se referme le livre d'art publié en 2026 par la Stichting DeNode à Gand, épais de près de 300 pages, un joyau à chérir. Plus de vingt ans de lutte intérieure s'y dessinent, peuplés d'anges et de démons. Il commence par l'avertissement, DON'T READ A WORD IN THIS DIARY, OTHERWISE KARMA WILL FIND YOU et se termine par une malédiction, FUCK DE MENSEN. Entre les deux : le désir et en même temps le refus de parler et d'être présente dans un monde qui semble souvent absurde, vide et grotesque.

Comme chez Bracha Ettinger, dont les figures apparaissent et disparaissent à la lisière de l'ombre, les corps de Kat ne sont jamais totalement présents ni absents. Ils flottent dans un espace imprégné d'images archaïques, d'archétypes voyageurs. On y rencontre des mères originelles, des déesses ancestrales, tracées en gestes bruts, presque sauvages. Une peinture de l'essentiel, en quête de l'insaisissable. Désir, passion, solitude poignante — tout remonte à la surface. Les corps, comme en transe, apparaissent dans des mondes que l'on pourrait nommer, avec Rudolf Otto, fascinans et tremendum : à la fois séduisants et inquiétants, attirants et effrayants.

La peau semble proche, presque tangible, invitation provocante pour le regard de chacun. La répétition de corps identiques agit de manière hypnotique, toujours chargée d'intimité et de sensualité, mais aussi de dérèglement et d'obstination. Les corps désirent, souffrent, s'épuisent, échouent souvent, car une énergie sombre les habite. Les corps captent quelque chose, le rayonnent, s'ouvrent puis se referment. Peut-être implosent-ils. Peut-être explosent-ils.

Les femmes de Kat sont des princesses chamaniques. Elles semblent en conversation avec d'autres mondes et vivent dans des zones de transition qui dépassent l'humain. Dans ces Mondes intermédiaires, les émotions se contredisent : vouloir sentir, ne pas pouvoir sentir, un désir récurrent de la blessure au cœur du bonheur. Et au centre de cet espace apparaît Le Premier Cri, un puissant hommage à Munch ; sa Madone nue entre aussi en scène, sacralité perdue en des temps parfois déjà crus perdus. Pourquoi le Cri et la Madone habitent-ils son monde intérieur ? Par angoisse sociale ? Inquiétude existentielle ? Relations brisées ? Ou par vertige cosmique ? Une chose demeure : quelque chose dépasse, s'échappe, se répète, se multiplie. Les corps féminins se meuvent entre plénitude et vide, entre attraction et répulsion, au milieu de champs de tension et de transgression.

Là où Irigaray voyait encore la femme prisonnière d'une langue masculine, Kat crée une nouvelle relation entre le mot et le corps. Les corps parlent. Ils répondent, contredisent, interrogent l'image qu'ils habitent eux-mêmes. Ils deviennent des « Portraits parlants », un nouveau genre artistique ? Non des illustrations, mais des monologues intérieurs qui s'ouvrent au dialogue. Les corps jouent un jeu sophistiqué, se transforment, s'interrogent. Rien n'est stable. Le sens glisse.

Pas d'instabilité, pourtant, sans de multiples formes de joie hilarante. Kat crée un imaginaire où le rire est chez lui, irrévérencieux, relaxant. « YOU WANT MEUR ? » demande une aisselle libérée. « REBEL WITHOUT A KOUS », se plaint une jambe gauche.

Des portraits instables font exploser l'ancienne mythologie, les fictions patriarcales de l'Église et de l'État vacillent. Dans la mythologie de Kat, la femme s'approprie le halo doré, à ses propres conditions. Le corps, cœur de cette exposition, n'est plus un instrument. Il est devenu un territoire souverain. Dans l'espace mouvant entre fascinans et tremendum, il devient un champ de bataille symbolique entre anciens et nouveaux régimes de lumière.

Sa devise demeure : I own me. Et que personne ne s'en mêle. Car : I will always rise in wild fires.

Kat s'approprie la sainteté mythique du feu et de la lumière, non comme un don venu d'en haut, mais comme source intérieure. C'est pourquoi elle n'est plus muse, ni victime. Ni Eurydice, ni Perséphone.

Elle devient origine. Et avec elle, chacun de nous peut le devenir. Il suffit d'ouvrir les yeux.

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Artiste: Kat Bové →